"Les écrits de Camus."

Date 11 décembre 2018
Lieu Maison des associations - CASTRES
Organisateur(s)  AJET - Libre Pensée 81 - FSU
   
Animateur André Martinez

 


Intervenant : François Sablayrolles,  


Sommaire : 
• La Conférence : 
• L'Enregistrement : 

  La conférence

Albert Camus : De l’amour de vivre aux passions de l’amour.

 

De 1920 à 1925 on pouvait voir à Alger dans le quartier Belcourt un petit garçon sortir de l’école vers 17 heures et courir dans les rues avec ses copains ; Il venait d’écouter avec attention les leçons de son instituteur, Monsieur Germain. Ce petit garçon nommé Albert grandissait dans une famille pauvre. Son père, ouvrier agricole était mort comme soldat au début de la guerre de 14, le petit Albert n’avait pas un an. Sa mère à qui il voua toute sa vie une affection indélébile était une femme de ménage, elle ne savait ni lire ni écrire. «  La vie était dure chez moi, dira-t-il et j’étais heureux la plupart du temps. » Si ce petit garçon est devenu Albert Camus, s’il a su grandir sans perdre espoir, c’est qu’il a su garder le goût de vivre et dans la pauvreté il a trouvé une vertu première : la générosité.

 

A 17 ans, en classe terminale au lycée d’Alger, il éprouve une grande souffrance : le médecin découvre les signes de la tuberculose. Lui qui avait pris goût à la vie, il va trouver absurde l’idée de la perdre et éprouver une tension entre son amour de vivre et sa certitude de mourir. « Toute mon horreur de mourir, dira-t-il, tient dans ma jalousie de vivre. » En 5 mots il va résumer toute une morale, une éthique, valable pour lui et sans doute pour nous : SAUVEGARDER LE GOÛT DE VIVRE ; dans la Peste il parlera de la simple obstination à vivre. Ce goût de vivre il va le garder jusqu’au bout : sa vie sera courte ( il meurt à 47 ans ) mais pleine. Il saura se ressourcer auprès des paysages algériens lui qui aimait passionnément le soleil et la mer. La camaraderie restera toujours une valeur sûre et une des plus grandes joies de sa vie.

 

A l’âge de 23 ans, Camus va affirmer : «  Je sais maintenant que je vais écrire. Il me faut témoigner. Je ne dirai pas autre chose que mon amour de vivre. Et je le dirai à ma façon. » Oui, à sa façon, il va écrire et peu à peu il pousse son rocher comme Sisyphe, il construit son œuvre, une œuvre considérable, pour ne citer que les plus connues : Le mythe de Sisyphe, l’Etranger, la Peste et bien sûr le Premier homme dont on a trouvé le manuscrit dans sa sacoche au moment de l’accident mortel. Son œuvre se construit en trois étapes, j’allais dire en 3 étages : l’absurde, la révolte et l’amour : la révolte pour dépasser l’absurde et l’amour pour aller au-delà de la révolte

 

On comprend que cette œuvre depuis plusieurs années fasse le tour du monde. L’étranger traduit en 60 langues. En Chine, au Japon en Amérique on lit du Camus. Un des derniers livre sorti contient des articles de professeurs d’Albanie et de Roumanie et l’on ne peut que se réjouir de voir des jeunes tunisiens ou des jeunes iraniens lire l’Etranger, la Peste ou l’Homme révolté ou encore de voir aux Etats Unis les écoles de journalisme se référer à Camus, le journaliste d’Alger républicain ou de Combat.

 

Avec Camus et toute son œuvre -on ne sépare pas l’homme de son œuvre- nous nous laissons inviter à saluer la vie, pour emprunter encore ses propres mots : « Depuis des millénaires, les hommes ont appris à saluer la vie jusque dans la souffrance » et un peu plus loin il nous parlera de « l’honneur de vivre » Je trouve cette expression assez remarquable : vivre est un honneur qui nous est fait.

 

De l’amour de vivre aux passions de l’amour… Je voudrais maintenant parler des amours de Camus et y porter un regard psychanalytique.

 

Au cœur du Mythe de Sisyphe, au cœur du livre, on trouve quelques pages qui parlent de Don Juan. On peut s’arrêter à ces quelques phrases qui donnent le ton : «  Ce n’est pas par manque d’amour que Don Juan va de femme en femme. Pourquoi faudrait-il aimer rarement pour aimer beaucoup ? Ce que Don met en acte, c’est une éthique de la quantité »

 

Camus a pensé monter au théâtre le Don Juan de Molière et l’on sait qu’il avait une prédilection pour le Don Giovani de Mozart dont il offre un enregistrement à son ami René Char. Par rapport à Molière, le Don Juan de Camus est plus moderne. Il n’est pas puni par les dieux, on n’entend pas le refrain Le ciel va vous punir. Il ne nourrit aucun espoir dans l’au-delà. Il n’est ni triste ni égoïste, il se contente «  d’épuiser ses chances de vie. »

 

Camus ne ressemble pas au Don Juan de Molière qui prend les femmes pour des objets. Les femmes que rencontre Camus, il les respecte, elles sont des interlocutrices privilégiées quand il a une œuvre en chantier ; il sait aussi rendre hommage à leur délicatesse et à leur beauté mais il va rencontrer une difficulté qui est la démesure, pour lui qui s’est fait le chantre des bornes, des limites chères aux Grecs. On note dans ses carnets en 47 : «  Némésis, déesse de la mesure. Tous ceux qui ont dépassé la mesure seront impitoyablement détruits. » Il semble bien que la mesure soit dépassée. Camus rencontre beaucoup de femmes ce qui à la longue va lui causer quelques soucis.

 

Pour ne citer que les femmes trouvées au long de ses écrits et qu’il a rencontrées : Simone, Francine, Yvonne, Véra, Mamaine, Patricia, Maria, Catherine, Mi ( Catherine : 3 )

 

La position de Camus par rapport au mariage est claire. On pourrait dire qu’il est l’homme révolté envers l’institution du mariage : «  On s’obstine à confondre l’amour et le mariage. » - « Il faut rencontrer l’amour avant d’avoir rencontré la morale, sinon c’est le déchirement. » Olivier Todd dans sa biographie de Camus traduit ce qui se passe dans cette quête d’amour : « Il va de l’une à l’autre avec le même enthousiasme pour combattre un vertige, une peur de la maladie et de la mort. » Par ailleurs il sait nous montrer, en particulier dans ses pièces de théâtre, de grandes figures féminines : dans le Malentendu, Martha, Maria, la mère ; dans les Justes une scène d’amour toute en retenue entre Dora et Kalialev. Et c’est sans doute un beau témoignage que Camus nous confie dans le Mythe : « De l’amour je ne connais que ce mélange de désir, de tendresse et d’intelligence qui me lie à tel être. »

 

Si l’on en croit le témoignage des Gallimard, ses amis, toutes ces femmes il a su les rendre heureuses. Si lui a cédé à la beauté, «  la faiblesse devant la beauté ; je ne séduis pas, je cède », elles ont pour beaucoup été emportées par le charme et la présence chaleureuse de l’artiste. Catherine Sellers vient nous préciser : «  Ce n’était pas un séducteur, c’était un homme séduisant, ce qui n’est pas la même chose. Son charme c’était sa simplicité. »

 

Il est important de noter que l’amour chez Camus ne se sépare pas de l’amour de la nature, une nature qui exprime elle-même les gestes de l’amour. Les Noces à Tipasa sont là comme un écho aux Nourritures terrestres de Gide : « C’est le grand libertinage de la nature et de la mer qui m’occupe tout entier. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer encore toute parfumée des essences de la terre et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupire lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer…Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Etreindre un corps de femme c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. »

 

Si l’on veut saisir une large part de la problématique de Camus il importe de voir qu’il est pris dans une véritable addiction ou pour emprunter une formulation plus psychanalytique, pris dans une compulsion, une contrainte interne qui le pousse irrésistiblement vers un corps féminin. Il éprouve ce qu’il nomme lui-même une servitude quand il note dès 1940 ce souhait difficile à réaliser : « Renoncer à cette servitude qu’est l’attirance féminine. »

 

Pourrait-on penser que ce corps de femme si attirant représente le corps d’une mère idéalisée, rajeunie, souriante qui viendrait compenser, remplacer la mère analphabète, repliée, penchée sur son baquet. Cette attirance permanente, cet élan irrésistible va avoir une contrepartie, une sorte de prix à payer : une culpabilité qui agira en lui de façon souterraine et angoissante et qui laisserait penser que l’éthique de la quantité, dans la réalité, n’est pas si facile à soutenir.

 

Cette culpabilité (ressentie surtout envers son épouse, sa mère et …son père) nous pouvons la voir lisible dans un rêve, le seul rêve que l’on trouve dans les Carnets noté sans doute en 1952. C’est un rêve important qui revient depuis des années et le réveille en sursaut. Il illustre à merveille la phrase de Freud : « Le rêve est la voix royale de l’inconscient ». Le rêveur se voit condamné à l’exécution. Cette exécution fait penser à l’exécution à laquelle avait voulu assister son père autour des années 1910 et qui l’avait complètement troublé et aussi à la parole de la grand-mère qui grondait en ces termes le petit Albert : « Si tu continues, tu vas finir à l’échafaud. » Le rêve se termine par un suicide. Camus a beaucoup parlé du suicide à commencer par le Mythe de Sisyphe avec la fameuse phrase : « il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux, c’est le suicide. » et nous sommes sensibles à ce passage plus personnel de son journal en 1950 : «  Suicide de A. Bouleversé pcq je l’aimais beaucoup mais aussi pcq j’ai soudainement compris que j’avais envie de faire comme lui. » Ce désir de suicide clairement affirmé le voilà réalisé dans ce rêve sous forme d’une exécution. Heureusement que nous avons un inconscient et qu’il est des choses que nous pouvons accomplir dans le rêve et non pas dans la réalité. Heureusement pour lui et pour nous : en 1952 Camus rêve du suicide qu’il réalise dans le rêve mais lui reste toujours vivant.

 

Le sentiment de culpabilité : la question de la culpabilité est au cœur de La Chute et Clamance dira : « Il lui faut avouer à lui-même sa culpabilité et s’arranger avec elle. » Il n’a pas été facile pour Camus de s’arranger avec elle. Freud nous dit que la culpabilité est issue des relations du moi avec le surmoi. On voit à la fin du rêve une protestation faite par le chef, incarnation du surmoi, du surmoi paternel, interdicteur qui proteste contre le coupable qui s’exécutera lui-même par le suicide, pensant mériter ce châtiment. On peut noter au passage combien le psychisme humain est complexe. On pourrait parler d’envers et d’endroit. Même s’il a rencontré des moments dépressifs et a été en proie à une grande culpabilité accompagnée d’angoisse, Camus n’est pas tombé dans la dépression : ces amours multiples, cet état amoureux quasi continu a été pour lui une bonne défense contre la dépression.

 

Si Camus n’a pas été touché par une dépression trop profonde, il n’en est pas de même pour Francine, sa femme. Francine est une femme importante dans sa vie avec qui il a accepté de se marier. Il est ému dès la rencontre, par le charme, la bonté, la timidité de Francine. Elle demeure douloureusement amoureuse de son mari. Elle finira par accepter la liaison d’Albert avec Maria. « Il m’a remercié, dira-t-elle, de lui avoir laissé sa liberté. J’étais apaisée. » Heureusement pour la réception du prix Nobel, c’est Francine, son épouse, qui accompagnera son mari et non pas Maria, l’amante du grand amour. Toute la famille Faure attribuera la dépression de Francine à la liaison d’Albert avec Maria. Camus est conscient de la dépression de sa femme. « Il faudrait, dit-il, la soulever et la tenir à bout de bras. » Il consulte pour elle et avec elle un psychiatre et avait pensé à un psychanalyste, il en avait un dans sa troupe de théâtre.

 

Un aspect important de la psychologie de Camus est son énorme difficulté à accepter la séparation. On trouve dans le P.H. cette phrase étrange : « Non je ne suis pas un bon fils, un bon fils, c’est celui qui reste » qui reste auprès de sa mère.  Il a manqué une voix forte, la voix du père sans doute pour lui dire : Non le fils quand il a grandi n’est pas fait pour rester avec sa mère. Ainsi toute sa vie Camus restera intriqué à la mère, ayant même intégré en lui les angoisses de cette mère et comme pour la garder présente il donnera à sa fille le prénom de sa mère : Catherine. Malgré les difficultés provoquées dans sa vie de couple, il n’envisagera jamais de se séparer de Francine, la mère de ses enfants. Francine non plus d’ailleurs qui avait qq intérêt à rester avec un homme devenant de plus en plus célèbre.

 

Si la mère a été trop présente dans l’esprit de Camus, le père a été trop absent, disparu quand le petit n’avait que 11 mois. Et il est sans doute important de souligner que la maladie de la tuberculose a empêché le jeune Albert de réaliser ses identifications paternelles : il n’a pas pu à partir de ses 17 ans faire du foot comme il aurait voulu en imitant monsieur Germain l’instituteur passionné de foot. IL ne pourra pas devenir professeur comme Jean Grenier, son prof de philo qu’il admirait puisqu’il ne pourra être candidat à l’agrégation pour raison de santé. Enfin, pour raison de santé encore il sera refusé comme engagé militaire en 1940 alors qu’il aurait voulu comme son père en 1914 venir lutter contre l’ennemi.

 

On comprend ainsi qu’il ait écrit ans le Premier homme, en parlant de lui : « Il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité. »

 

Je voudrais dans mes derniers propos montrer comment Camus a trouvé, peu à peu, progressivement, le chemin de l’accès à l’inconscient même s’il n’a pas recouru à la psychanalyse. Ses Carnets en témoignent. Au début, dans les années 35-45 il note : « Je n’aime pas parler de moi, la psychologie est action, non réflexion sur soi-même » ou encore «  les rêves racontés m’ennuient toujours » ce qui ne l’empêchera pas qq années plus tard en 52 de raconter le rêve que nous avons évoqué, une manière de nous dévoiler son inconscient. Il parle de la psychanalyse mais il craint qu’elle enlève l’élan créateur.

 

A partir du moment où il se met à rédiger le premier homme, les faits psychiques s’imposent de plus en plus d’autant qu’il est amené à parler de son enfance. « Tout écrire comme cela viendra, dit-il, tout ce qui me passe par la tête » On se croirait dans la règle fondamentale de la cure psychanalytique. Il a de fait une bonne perception de son inconscient et quand, au dernier interview on lui demande ce que la critique a négligé dans son œuvre, il répond : « la part obscure, ce qu’il y a d’aveugle et d’instinctif en moi » c’est bien de son inconscient dont il parle. S’il avait vécu plus longtemps on peut imaginer qu’il aurait pu accéder à la cure analytique comme des écrivains de son époque : Michel Leiris, Raymond Queneau, Samuel Beckett, Georges Pérec et il aurait pu constater avec eux que l’analyse n’enlève pas l’élan créateur, bien au contraire.

 

Quoiqu’il en soit, la force de vie de Camus puisée dans une libido parfois un peu débordante lui a permis de se hisser, avant tout par l’écriture, au rang d’un artiste; c’est ainsi qu’il s’est défini lui-même. Il a su nous transmettre son grand amour de vivre tout en nous laissant une œuvre magistrale dont nous n’avons pas fini de découvrir les richesses.

François Sablayrolles, 11 décembre 2018

 
 

 


   Enregistrement.

 

L'enregistrement de la conférence et du débat est ICI

 

           

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