Matthieu Varnier

Tout anglais, non merci !


Date 27 octobre 2011
Lieu Auditorium I de la Maison du Multimédia de l’Université J.F.Champollion – Campus d’Albi
Organisateur(s) A.J.E.T.
Partenaire(s) FSU
Animateur Christian Gayraud
 
Matthieu VARNIER, Secrétaire général du C.O.U.R.R.I.E.L.( Collectif Unitaire Républicain pour la Résistance, l’ Initiative et l’Émancipation Linguistique).

site internet : www.courriel-languefrancaise.org

 


Sommaire :

CONFÉRENCE

 

Aujourd'hui, en France, la langue française ne suffit déjà plus. Cette constatation, qui prend chaque jour plus de poids, chacun en fait désormais l'expérience dans sa vie quotidienne. Plus qu'à rappeler l'évidence des signes que chacun peut constater (les Carrefour Market, ONERA, "the French aerospace lab", etc.) et au delà des anecdotes, malheureusement très significatives illustrant la nature politique du phénomène, mon intervention s'attachera à démonter quelques fausses vérités de ce combat pour la préservation, par chaque peuple, de son droit à parler sa propre langue, à préserver ce ferment de sa pensée et la vision du monde particulière qui s'y attache. Cet exposé s'articulera autour de quelques questions inévitables, comme une introduction au débat.

I. L'ampleur du phénomène.

L'anglais ou, plutôt, disons « un certain anglais », est devenu LA langue de nos boutiquiers, la grande favorite de nos enseignes ; une simple balade dans nos rues donne déjà un aperçu dangereusement significatif de ce phénomène. Citons simplement Michel Serres – peu soupçonnable de dérives « franchouillardes » – pour la bonne bouche : « Il y a plus d’anglais aujourd’hui sur les murs de Paris qu’il n’y avait d’allemand sous l’Occupation ».
Si nous allons au cinéma nous constatons que 3 titres sur 4, parfois davantage, sont en anglais. Nous avons des titres aussi vides que « Batman the dark Knight », là où pourtant le terme « Chevalier » conserve une forte puissance évocatrice, beaucoup plus efficace.
Notons que le pire est sans doute atteint avec les titres ouvertement « franglais », yaourt, comme « Love et autres petites contrariétés », qui suggère à la fois que « love » pourrait être un terme français, mais aussi qu'il aurait un sens différent, propre, du terme plus naturel d'amour. Les Loft Stories, et autres Academy ne sont que la partie émergée de l'Iceberg.
Nous pourrions aller voir un concert, pardon un live ou alors assister à un événement sportif, une « cup » de quelque chose, un quelconque « challenge » ou un « open ». les médias, les grands journaux et magazines, qui truffent leur « communication» d'anglicismes souvent incompréhensibles au commun des mortels, laissant ainsi clairement entendre qu'il est désormais "ringard" de parler un français correct et accessible à tous les citoyens.
Ce problème est aggravé par les anglicismes discrets, voire invisibles, et donc d'autant plus subversifs (utiliser efficience pour efficacité, trafic pour circulation, addiction pour dépendance, ou futur pour avenir). Les radios ne sont pas en reste (le 23 septembre 2010, France Info avait diffusé sur ses ondes plus de 90 % de chansons en anglais) Le tourisme et les transports aériens et ferroviaires participent à cette dérive.
A Paris on parle de « Montparnasse Tower » et autres « Eiffel Tower » et dans les aéroports parisiens on a remplacé H.A.B. (Heure d’Arrivée Bloc) par AIBT (Actual In Bloc Time). On peut prendre le train, dans un Family TGV grâce à nos points S'miles ! Dans le domaine de l’entreprise, outre Danone, Axa ou Air-France qui exigent de leurs salariés la connaissance de l’Anglais, qui mieux que M. Ernest-Antoine Seillières, promeut cette dérive quand il déclare : « Je ne vous parlerai désormais plus qu'en anglais, la langue des affaires et de l'entreprise » ?
Même l'armée est contaminée par le virus du « globish » puisque désormais, aucun militaire ne pourra devenir officier, quels que soient ses états de service, sans avoir le niveau d'anglais requis.
Finalement, on l'aura compris, il n'existe plus un aspect de notre vie où l'anglais ne devienne nécessaire, voire de plus en plus indispensable.

II. Conséquences et objectifs.

On réapprend sa langue maternelle au quotidien. Vous connaissez un mot parce que vous l'employez.parce que vous l'entendez, et que les terminaisons neuronales correspondantes sont ainsi entretenues périodiquement. C’est ainsi qu’on peut perdre du vocabulaire tous les jours. A force d'entendre et de lire sans cesse exclusivement trader, on oubliera qu'il s'agit d'un courtier, ou (plus technique) d'un opérateur de salle de marché. « Vintage » ronge lentement rétro et « coach » remplace « entraîneur ».
Ainsi, l'anglophonisation est un bain culturel. On apprend l'anglais comme on l'apprendrait « là bas », par les simples interactions avec l'environnement. On l'apprend exactement comme nous avons appris notre langue maternelle, en vivant, en voulant comprendre, agir ; passivement et par nécessité. Par ex., progressivement, dans le cinéma on est arrivé à persuader le public que « un vrai film, c’est un film américain ». D’ailleurs, les USA sont l’un des deux pays à avoir refusé de signer la convention de l’UNESCO sur la protection de la diversité culturelle : c’est dire l’intérêt qu’ils portent aux autres cultures.
La « mode » des films « en version originale sous-titrée », cache une volonté d'imposer avant tout « la version anglais sous titrée », Hollywood ayant une part régalienne des œuvres proposées à nos écrans. Pour rester dans la même logique, un inventeur baptisera son invention d’un mot anglais et une entreprise en fera de même pour sa raison sociale, ainsi ils participent d'un monde dont on peut croire que tout progrès vient des E-U. Les créations en anglais sont tellement fréquentes dans le domaine mercatique (traduction française de « marketing »), même dans nos entreprises publiques, qu'elles en deviennent comme naturelles.
Dans le monde du travail, (par ex. chez Renault) le niveau d'anglais exigé pour les postes à responsabilité devient souvent si élevé qu'ils sont officieusement réservés à des anglophones de naissance (parfois d'ailleurs, au mépris de la loi, voit-on même des annonces english mother tongue only). Cette mise en difficulté du salarié entraîne une augmentation du « stress » au travail. On en vient à voir la maitrise de l'anglais passer loin devant l'expertise métier, et une compétence annexe d'une nécessité très largement artificielle, prendre le pas sur le cœur de l'activité.
L'Ecole qui fut, grâce à Jules Ferry, un grand vecteur de cohésion et d'homogénéisation, ainsi qu’un instrument d'émancipation et d'instruction civique, est détournée et retournée contre la nation en servant de levier pour anglophoniser toute une classe d'âge, banaliser la prééminence de l'anglais que nos enfants auront vécu dès le plus jeune âge. Luc Chatel annonce les cours d'anglais dès la maternelle (ce sera donc le seul cours qu'ils auront eu tout au long de leur scolarité, du tout début à leur diplôme final... !). La soumission est de toute façon toujours vécue comme un pragmatisme.
La maitrise de l'anglais devient le sésame, la condition, la priorité, la discipline reine, car celle qui conditionne la compréhension de toutes les autres. D'ailleurs le ministère ne s'y trompe pas en proposant dès cette rentrée des stages intensifs de remise à niveau en anglais... et pas en allemand, ni en mathématique.L'École, par ailleurs, subit un autre revers, la dégradation des conditions d'enseignement du français connait de douloureux records depuis 30 ans. Le volume horaire de français a été divisé par deux au collège et au lycée, au point que certains estiment à une année complète la perte correspondante.
Les jeunes français se lanceront d'autant plus facilement dans l'anglais qu'ils entretiennent avec leur propre langue des rapports distants, difficiles, voire conflictuels. Nous pourrions encore citer des trop nombreux cursus désormais offert en anglais – seulement – de sorte que nos formations d'excellence abandonnent toutes responsabilités vis à vis de la société qui les abrite et les finance en faisant délibérément le choix de privilégier les étudiants étrangers, et surtout Anglo-Saxons, car manifestement la Francophonie n'est pas considérée comme un vivier d'étudiants prometteurs, par ces institutions. Parmi elles, glissons seulement un mot sur le très emblématique campus Science-Po de Reims, entièrement en anglais et arborant fièrement sur son fronton les drapeaux canadien, américain et européen, avec le petit oubli bien excusable du nôtre...
Dans l’Économie comme dans la Recherche les modes de pensée et la démarche scientifique américaine, très différente de la nôtre et moins marquée par le cartésianisme (une démarche déductive là où nous privilégions la rigueur d'une démarche inductive) tendent à s'imposer.

III. Nature et causes

En effet, l'anglophonisation est bel et bien un phénomène artificiel, voulu, programmé, entretenu à grand frais. Une supercherie gigantesque tend à nous présenter l'anglais autant comme un fait accompli – alors qu'il est encore largement un processus – que comme, et surtout, une forme de nouvel équilibre spontané apparu pour rendre compte d'une forme de supériorité reconnue et enviable qui donnerait aux peuples du monde entier une sorte d'aspiration à s'identifier au « modèle ».
Dissipons ce malentendu.
L'imposition coloniale du Globish est un phénomène politique, et que l'on pourrait faire remonter au plan Marschal, dont une contrepartie de l'acceptation du prêt (et de l'annulation de la dette) fut, outre la libéralisation imposée des échanges, conditionnées à l'importation massive de films et musiques américains, là où avant un protectionnisme culturel autant que les attentes de la population conduisait à une prédominance très naturelle des productions locales.
Le fond de la question est que l'anglophonisation est simplement le volet « culturel » de la mondialisation. Et parce que « culturel » pourrait prêter à confusion, soyons brutal : elle est un instrument politique majeur, un outil de pérennité du système, car une légitimation de la domination (économique politique et militaire) à travers le mirage d'une plus grande réussite sociale du modèle imposé.
La langue unique sert une mondialisation économique élitiste qui aspire à une uniformisation des salariés-consommateurs, que l'on veut nous faire passer pour une fraternisation universelle. En réalité, et derrière cette façade comptable en elle-même bien réelle, il s'agit d'un impératif d'asservissement du salarié et de façonnage du consommateur,
La grande réussite, patiente et – financièrement – coûteuse, mais susceptible d'un grand retour sur investissement, de ce phénomène d'anglophonisation – et plus généralement d'américanisation – forcée est de se farder d'humanisme, de modernité, de mode et de nécessité pour accomplir son dessein. La prétention à l'humanisme, donc, vient d'une confusion entre un universalisme et l'internationalisme. Le premier tend à considérer l'humanité tout entière sous un même jour, et si cette idée peut inspirer de beaux principes d'égalité, elle ne devrait pas devenir le moyen de nier les aspirations propres et souvent divergentes que les peuples héritent de leur Histoire et des modèles sociaux qui en découlent.
L'internationalisme implique intrinsèquement la reconnaissance de cette diversité, cristallisée au niveau de la nation, diversité qui propose une concorde, une curiosité sincère et bienveillante envers cette différence ressentie comme une richesse. L'universalisme à l'américaine est naïvement manichéen et péniblement autocentré des empires et des religions : lorsque vous serez tous comme nous (à noter, il faut beaucoup s'aimer pour en arriver là...), on sera tous frères, on pourra alors s'aimer et ce sera super.
On ne compte plus désormais les apartés de plus en plus officielles sur le « besoin » ou directement même la marche vers une gouvernance mondiale. On ne dira jamais assez quelle dictature ce serait, déjà, au vu du fonctionnement de ce qui s'en rapproche localement (Union Européenne et démocratie « à l'occidentale » des groupes de pression), mais par essence, dans son principe même.
Une langue commune, et surtout communément acceptée comme langue « universelle » est vitale à ce terrible projet, comme celle d'ailleurs de l'EU pour promouvoir l'idée, historiquement contestable et socialement insane (fou, insensé), d'un « peuple européen » ! On nous a parlé d'une Europe aux racines chrétiennes, et l'on continue journellement d'entretenir chez nous la défiance vis à vis des religions d'importation (Islam notamment). On nous pousse, progressivement, vers une Europe monolingue qui s'applique – comme les médias et les annonceurs dont elle n'est que le bras séculier – à ringardiser les nations et leurs particularismes culturels.
La résistance linguistique est donc indirectement mais très efficacement une résistance à une oppression plus directement politique ; à ce titre, il devient de plus en plus aberrant de lutter politiquement sans se saisir de cette question !
Pour résumer, l'anglais de marchand de tapis est un outil de la mondialisation libérale ; une façon de circonscrire la réalité, de changer nos repères, de nous prendre jusqu'aux concepts et aux idées par où on pouvait rêver et demander un monde plus juste. Une façon de nous isoler, de nous empêcher de nous comprendre, en substituant des codes formatés aux subtilités des langages. Une façon de nier la richesse des cultures, de faire de nous des consommateurs de la pensée, sans plus de recul ni de curiosité ; on ne va plus au devant de l'autre, on va lui et nous au devant du « modèle », et le « modèle » filtre et aseptise nos échanges.

Le rôle de l'UE

L'Union Européenne est intéressante en ce qu'elle est le bras armé de la mondialisation sur notre « vieux » continent, tant par son dogme libéral que son organisation même, et que ces décisions et son engagement fort en faveur du monolinguisme anglais est une marque concrète des logiques à l'œuvre. Très officiellement, l'EU est une grande combattante de la diversité. En réalité, c'est exactement cela : elle combat la diversité.
L'Office Européen des Brevets tend à imposer l'anglais comme langue scientifique et technique. La récente initiative de la commission visant à imposer à tous les ports européens de travailler en anglais dans le domaine des contrôles en témoigne également. On peut également constater que la parité, jadis respectée, entre le français et l'anglais dans les actes officiels de Bruxelles, appartient désormais au passé, l'essentiel des actes étant rédigé en anglais.
Un bon exemple de cette dérive vers le monolinguisme et de l’inégalité qu’elle entraîne entre les acteurs, selon leur langue d’origine, est donné par cette pratique fréquente de consultation des administrations nationales par les services de la Commission : cette consultation se fait, en va-et-vient et « temps réel », sur les projets de Directives, de communications de la Commission où des résolutions du Conseil, presque systématiquement préparés par les dits services en anglais international sont de piètre qualité.
Dans ce contexte, les dites administrations nationales, par l'intermédiaire de leur représentation permanente qui n'a pas le temps de les faire traduire, doivent fournir dans des délais très brefs leurs observations et leurs propositions d'amendements dans cet anglais, sous peine de ne pas les voir pris en compte. Inutile de s'étonner, dans ces conditions, de la qualité et de l'inspiration dominante de tels textes. Or, cette pratique est devenue la règle générale L’affichage et, mentionnons aussi, les écrans électroniques des couloirs de la Commission sont unilingues anglais. Les exemples que l'on pourrait donner, de l'engagement ferme de la classe politique française, droite et pseudo-gauche d'opposition confondue, en faveur du basculement à l'anglais, sont au moins aussi nombreux que ceux du monde du commerce et de la publicité.

IV. On entend souvent dire ...

- … que le français c'est dépassé, moribond, passéiste et sans intérêt. Or, il existe dans le monde un véritable « besoin » de français. Une envie qui se trouve méthodiquement muselée. Pourtant, il n'est pas anodin, de voir le Quai d'Orsay fermer les services culturels des ambassades, fermer des consulats, et réduire de moitié, sous l'actuel président, son budget pour la Francophonie. Il est difficile de se procurer des livres en français même dans nos anciennes colonies, pourtant historiquement, et bien malgré elles, partiellement francophones

-… qu’on ne peut pas réussir à l'international sans l'anglais. Encore une belle vérité : bien peu ont essayé, et ceux qui l'on fait... on réussit. (Cela me fait penser à cet aphorisme : « tout le monde savait que c'était impossible. Un jour, vint quelqu'un qui ne le savait pas... et il l'a fait »). On pensera notamment à Michelin, premier MONDIAL du pneu, implanté partout, et qui, tout en faisant du français sa langue officielle promeut dans un bel esprit l'intercompréhension de ses salariés en favorisant l'apprentissage des langues et l'usage de la traduction.

-… que c'est un combat nationaliste. Le procédé rhétorique est un peu éculé mais toujours très prisé : accoler à l'emporte-pièce et sans fondement un qualificatif repoussoir pour déclencher une réaction épidermique, réflexe de rejet, et éviter le débat. Qu'en est-il ? Nous l'avons déjà finalement évoqué, et la réalité de cette lutte est que chacun lutte pour le droit des peuples à parler sa propre langue. Luttant en France, il est naturel de lutter pour la langue française, mais ce combat n'est pas vécu par ses acteurs comme .une prise de position sur la valeur intrinsèque des langues et la hiérarchisation de leurs mérites

-… que demain ce sera le chinois. Inutile de se défendre de l'anglais, c'est passager, les chinois eux même en sont à prendre des mesures pour protéger leur langue ! Le chinois ne risque pas de nous être imposé pour trois raisons. La première est qu'ils sont partie prenante de la mondialisation mais sans en tenir les rênes. En outre, leur langue est trop radicalement différente de la nôtre, dans sa logique, dans sa prononciation, mais plus encore dans son mode d'écriture : imposer le mandarin à ses partenaires serait pour la Chine un effort imposant et largement contre-productif. Enfin, le plus important peut-être, ce n'est pas leur mentalité.

-… que la loi Toubon nous protège, il suffit de la saisir. En réalité... non. La loi du 4 août 1994, dite « loi Toubon », définit un « droit au français », et est certes une protection. Mais outre qu'elle fut considérablement affaiblie par les contestations, devant le Conseil Constitutionnel, par les menées incessantes de nombreux députés, Valérie Pécresse a maintes fois affiché son désir de « libérer » l'Université des contraintes de cette loi ; c’est peu dire que la volonté politique actuelle n'est pas à l'application stricte d'un droit à un environnement intelligible ! On vous offrirait bien plutôt un « droit » à une formation à l'anglais vous permettant de vivre dans notre pays anglo-saxon. Il faut surtout savoir que le Droit Communautaire a primauté sur le droit national (lorsque celui-ci a été promulgué après le traité de Maastricht, soit en 1992), et que la Commission est, sans surprise, absolument opposée à la défense des langues nationales, défense présentée fallacieusement comme une discrimination (!), comme si nous étions réellement un « peuple européen » homogène et uni. L'anglais s'impose, c'est vrai, mais il y a toujours eu des emprunts entre les langues...

V - Et à l'échelle mondiale ?

Prenons d'abord l'échelle européenne : TOUS les pays de l'Europe sont menacés actuellement par l'imposition de l'anglais, souvent même plus violente qu'ici. En effet, cette dictature qui ne dit pas son nom sévit partout, particulièrement chez nos voisins européens : tribunaux allemands en anglais, cours de sciences gratuits en anglais à l'Ecole Polytechnique de Turin mais payants en italien et que dire des scandinaves dont la langue disparaît presque dans tous les domaines.. En vérité... même les anglais se défendent de l'idiome qui singe leur langue, et que nous nommons le plus souvent le globish, l'anglais de la « globalisation ».

VI - Résistance

La première étape est personnelle. Une évidence qui rend ce combat si prenant, car avant de défendre notre société, il faut déjà se défendre soi-même, se réapproprier le vocabulaire et même les structures syntaxiques correctes qui nous mettent en état de défendre quelque chose. Défendons et surtout illustrons tous les usages, tous les français, bons ou mauvais, populaire ou littéraire, imagés ou convenus. Tous ont leur place et s'enrichissent mutuellement.

La deuxième étape [...] La plus grande nécessité, dans ce combat, comme dans bien d'autres, reste de prendre conscience de nos propres forces, de rassembler les convaincus, et de leur donner un poids collectif. Le « globish » s'impose surtout parce que l'espace public est à la fois saturé et censuré, donnant le sentiment d'une forme de consensus tacite, implicite, et parce que chaque poche de résistance (associations et cercles familiaux convaincus), se bat seule et en se croyant le dernier camp retranché du bon sens.
Contre cela, il y a les associations qui portent ce combat dans la sphère publique et cela demande des moyens. Face à nous, un rouleau compresseur médiatique, une machine rodée est lancée, où les journalistes surenchérissent spontanément. Ils sont choisis pour leurs convictions, sélectionnés et auto-sélectionnés pour leur communauté de vue avec la rédaction et in fine – mais indirectement par les propriétaires du journal, de la radio, de la chaine. Ils sont donc libres, ils se sentent libres, mais portent spontanément un regard biaisé sur l'actualité, un regard dont ils sont prisonniers. Nous n'avons donc pas d'autres choix, si nous voulons gagner, que de répondre aussi sur leur terrain, d'imposer notre cause dans le quotidien. Nous ne pouvons pas l'attendre, ou de manière si marginale, des médias, il faut donc les stipendier.

En somme et pour le dire plaisamment, le mot d’ordre de la lutte est : s’astreindre / contraindre / rejoindre. Ou, si vous préférez, l’articulation nécessaire est : Résistance Personnelle, Résistance locale, Résistance nationale.

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Débat

 


Intervention :
Qu’appelle-t-on « novlangue » ?
Matthieu Varnier :
A l’origine, c’est une langue créée par Georges Orwell dans son roman « 1984 » (publié en 1949). C’est une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et à éviter toute formulation de critique de l’Etat. Aujourd’hui, on appelle « novlangue », une forme de langue française qui présente les même caractéristiques et dont « l’anglophonétisation » est l’étape ultime.

Intervention :
Qu’appelle-t-on « challenge » ?
Matthieu Varnier :
Il remplace purement et simplement "défi", sans valeur ajoutée, sans panache, sans être plus court, sans... rien. Le défi était noble, car porté par l'audace et l'envie de prouesse ; le challenge pue la course frénétique à la reconnaissance, à la survie.

Intervention :
Qu’appelle-t-on « job » ?
Matthieu Varnier :
Tout est job. Le patron ne sera jamais un "employé", mais on a au moins un point commun (à défaut du salaire, du prestige, du confort, des garanties...), on a tous un "job".

Intervention :
Qu’appelle-t-on « leadership » ?
Matthieu Varnier :
Tout est "leadership". La précellence (qualité de ce qui l’emporte sur quelque chose ; supériorité, excellence, sans comparaison possible (terme de vieux français)) n’existe plus. Plus de meneurs, de chefs-de-file, d'animateurs, etc…
Le leadership, c'est un mot, mais c'est avant tout c’est un style.

Intervention :
Qu’appelle-t-on « coach » ?
Matthieu Varnier :
Accompagnateur, thérapeute, entraineur, conseiller, consultant, formateur, instructeur, expert… La liste des mots "tués" par l'ultra-médiatique "coach" est longue.

Intervention :
L'Espéranto peut-il être une solution contre le développement du « globish » ?
Matthieu Varnier :
Sommairement, promouvoir l’Espéranto revient explicitement à admettre la nécessité d'une lingua franca, nécessité arbitraire, largement artificielle, et participant d'une vision consumériste du monde, dans laquelle on ne fait plus l'effort d'aller au devant de l'autre ; on cherche juste le moyen le moins coûteux de lui soutirer l'information utile – et elle seule. La lingua franca n'est pas la langue d'un monde multipolaire : c'est la langue d'un monde "mondialisé", où tout est en compétition avec tous, et où tout doit donc être calibré et normalisé pour l'évaluation et le marchandage. Du lard ou du cochon.
Le scénario « Espéranto » comme langue unique de substitution aux langues du monde est improbable juste parce que les Anglo-Saxons ont la hantise (on le comprend !), de perdre l'énorme avantage économique et idéologique de leur suprématie linguistique.

Intervention :
Y a-t-il hégémonie du Français sur les langues régionales ?
Matthieu Varnier :
Il me semble que vous vous trompez d'ennemi. Nous défendons le français non comme langue mais parce que, comme pour le breton ou l’occitan c'est notre langue maternelle, et nous défendons le droit de tous les peuples à faire de même, à faire vivre leur langue, notamment face à l'uniformisation généralisée de l'anglais-de-bazar.
Ce "globish" que vous vous déclarez prêt à parler est pourtant, dans le domaine de l'impérialisme, la pire langue qui soit. Sous les coups de l'anglais-de-la-mondialisation, les libéraux, ne laisseront pas plus in fine le breton que le basque se faire une place publique au coté de leur anglo-américain lorsque les langues nationales auront succombé.

Le fond de ma pensée : les cultures régionales ont beaucoup perdu, et de belles choses, dans l'intégration nationale :
- Savoir si c'est un gâchis : c'en est un.
- Savoir si c'est regrettable : la question n'a pas de sens.
- Savoir si nous aimons la France telle qu'elle est, riche de sa diversité régionale et forte de son unité républicaine : une évidence. L'anglophonisation est l'étape ultime de la NOVLANGUE, de la dépossession du vocabulaire, de la Bataille du Sens. La bataille des mots qui façonne les idées, module les concepts, et intervient directement sur notre capacité à agir, qu'elle la brime ou au contraire la libère. Le sens s'impose à nous, nous marque ou nous laisse indifférent, renvoie à certains archétypes sociétaux ou au contraire évite soigneusement d'en déclencher la référence...

Perdre la bataille des mots – comme nous la perdons sur tous les terrains en ce moment – c'est perdre la bataille des idées, celle qui permet ou empêche la propagation à grande échelle d'une analyse, d'une vision.

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L’enregistrement de la conférence et des extraits du débat est disponible sur cassettes audio auprès de l’AJET.